Voies littéraires: le train dans les bouquins

Le train est omniprésent dans la littérature – même actuelle, à l’heure où on lui préfère le covoiturage. Sur d’autres continents où le train est plus – ou moins – présent; jusqu’à s’en faire l’objet plus que le sujet:  « The evening train is a literary device » (« le train du soir est un outil littéraire ») décide David Berman dans un de ses poèmes.

Extraits de lectures faites…au gré de voyages en trains. Bon voyage!

Voyage à Steno

Dans le jour gris du petit matin, nous partons pour la gare. Je vais enfin savoir vers quel pays nous allons, car je n’ai encore rien compris aux explications vagues données hier, dans la salle à manger.

Voice la gare, dans un faubourg endormi. On dirait une station de tramway départemental. Les voies d’ailleurs n’ont qu’un mètre. Le train est là, devant la gare, formé de cinq ou six wagons, les portières ouvertes pour absorber les voyageurs éventuels, assez rares à cette heure très matinale.

Pendant ce temps, la machine se promène toute seule, sur des voies de garage verdoyantes où elle semble paître, pour se donner des forces. Les compartiments reçoivent la lumière et la fumée par une unique fenêtre très étroite, à chaque portière. Ces antiques véhicules me rappellent bien assez les vieux wagons de troisième classe de la Compagnie du Midi, où j’ai roulé pendant mon enfance, sur la ligne de Perpignan.

On sonne une cloche pour appeler les voyageurs retardataires. Le chef de gare jette un dernier coup d’œil sur la rue déserte. Il joue de la trompette. Le chef de train siffle. Alors, la machine répond sur un ton grave, disparaît dans une apothéose de vapeur, et le train démarre. Il circule d’abord familièrement dans les rues du Pirée. Les amis se saluent ; des femmes jettent des paquets au mécanicien qui fait aussi les commissions, puis c’est enfin la campagne, et le train se lance à vingt kilomètres à l’heure.

Un véritable enchantement que ce trajet du Pirée à Athènes, le matin, au lever du soleil, à travers des vergers de grenadiers,  d’orangers, de citronniers et, partout, des roses, des buissons, des haies, des forêts de roses. Au loin, l’Acropole, sur sa montagne toute dorée par le soleil, et d’autres ruines mettent sur ces campagnes la puissante poésie des souvenirs.

Brusquement tout disparaît, quand le train s’engouffre dans la hall de la gare d’Athènes, puant le poisson, le coaltar et la fumée.

Trente minutes à contempler cette œuvre de civilisation, ce progrès, et le petit train repart.

La ligne s’infléchit tout de suite à l’ouest, au flanc de ces montagnes bleues et roses, aperçues hier de la mer, roches grises et bleuâtres émergeant du tapis mordoré des cistes. Cà et là des maisons isolées, de style grec, colorées en jaune pâle ou en rose tendre, aux toits plats en tuiles à canaux, au milieu d’enclos d’oliviers et de vignes. De grands cyprès sombres se détachent, très droits, dans l’air limpide, comme les impassibles habitants d’un monde où tout vibre en lumière.

Puis ce sont des pins aux troncs rouges qui embaument l’air de senteur de résine, et la mer, derrière nous, s’étale toujours plus vaste à mesure que nous montons.

AU haut du col, brusquement, le golfe d’Athènes se découvre tout entier, entouré de chaînes de montagnes élevées. La mer est si bleue qu’elle semble avoir des reflets violets, par opposition à l’ocre des côtes.

La ligne par instants surplombe la mer et, à travers le cristal de ses eaux pures, on voit le détail des fonds, les rochers, les forêts d’algues roses, s’enfoncer vers les abîmes bleus, à mesure que le regard s’éloigne de la plage.

[…]

Notre petit train est express. Depuis deux heures, nous roulons sans arrêt, à ving-cinq kilomètres à l’heure, dans ce féerique décor, brûlant les rares stations solitaires qui desservent de petits villages aux toits vieil or, accrochés tout là-haut, au flanc de la montagne, comme si notre passage avait mis leurs maisons en fuite, tel un troupeau peureux.

[…]

Nous arrivons à la gare de Corinthe. […] Puis, c’est de nouveau la montagne. […]

Les gares sont rares en ce pays désert et les bourgades qu’elles desservent sont très loin dans la montagne. Des sentiers rocailleux tiennent lieu de route et, seuls, les mules et les ânes y peuvent circuler.

Pendant les arrêts, on boit du vin blanc sec parfumé à la résine, le « crachi retzina », qui se paie un sou le verre et qui est fort bon quand on a vaincu la répugnance pour son arôme résineux et amer.

Le train dévale maintenant en une course folle vers Argos et Myli, au fond du golfe de Nauplie où jadis vivait Agamemnon. Ce n’est plus qu’une jolie vallée large et fertile où paissent, dans une herbe grasse, de lents troupeaux de bœufs.

Le golfe s’ouvre, vaste, vers le grand large, sur la mer libre, et je pense aux nefs des temps héroïques partant pour la guerre de Troie. Mais toutes ces images sont filles de mon esprit, car plus rien maintenant, ici, ne parle du passé…A-t-il même existé ? […]

Un brusque contour, et voilà devant nous les hauts-plateaux couverts de verdoyantes cultures, dominés au loin par la masse d’une chaîne de montagnes neigeuses, toutes roses dans le soleil qui baisse.

Nous sommes arrivés. Nous descendons à Steno, petite gare à huit kilomètres avant Tripoli. 

Henry de Monfreid

~~~

Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. A un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s’amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s’aviva, le ciel devint d’un incarnat que je tâchais en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l’existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel semé encore de toutes ses étoiles, et je me désolais d’avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l’aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d’en face qu’elle abandonna à un deuxième coude de voie ferrée ; si bien que je passais mon temps à courir d’une fenêtre à l’autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu.

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s’arrêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu’une maison de garde enfoncée dans l’eau qui coulait au ras des fenêtres.  Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait voir personne que dans ces trains qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel.

Marcel Proust

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Debout à la portière, le préfet salua de la main. […] Il ne songeait pas au retour. Il relut encore une fois, dans son indicateur, les noms de toutes les stations : « Changer à Oderberg ! » se répéta-t-il. Il compara les heures de départ et d’arrivée indiquées avec les heures réelles, et sa montre avec toutes les horloges des gares devant lesquelles son train passait. Toute irrégularité le réjouissait, lui rafraîchissait même étrangement le cœur. A Oderberg, il laissa passer un train. Jetant des regards curieux de tous les côtés, il traversa les voies, les salles d’attente, fit même un petit bout de chemin sur la longue route qui mène à la ville. Revenu à la gare, il fit comme s’il s’était mis en retard sans le vouloir et dit expressément à l’employé :

– J’ai manqué mon train !

Il fut déçu que l’employé ne manifestât pas de surprise. Il dut changer encore une fois à Cracovie. Il y trouva de l’agrément. S’il n’avait pas annoncé son arrivée à Charles-Joseph et s’il n’y avait eu deux trains par jour pour « ce dangereux trou », il aurait volontiers fait un nouvel arrêt pour observer le monde.

Joseph Roth

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